J'aurais aimé être la fille que t'aurais eue peur de perdre. Celle que tu aurais cherchée pendant des heures. Celle qui t'aurais manquée, chaque seconde un peu plus. Tu aurais arpenté les rues, haletant, plein d'espoir à chaque croisement. Tu aurais crié, hurlé mon prénom, jusqu'à t'en écorcher la gorge. Et puis, comme un miracle, comme un rêve, un conte de fées, on se serait retrouvé. Et rien d'autre n'aurait compté. Seulement, nous, ensemble.
Des années plus tard, une autre époque, ou longtemps avant cela, en me glissant derrière une porte, j'aurais surpris une conversation. Je t'aurais entendu parler de moi. J'aurais entendu ce sourire dans ta voix, une note mélodieuse, au milieu d'une partition morne et fade. En fermant les yeux, j'aurais pu imaginer l'étincelle dans ton regard. Mais, lentement, je serais remontée me coucher, guidée par ce bonheur soudain. Tu ne l'aurais jamais su : le plaisir aurait été gâché. J'aurais gardé ce secret avec moi, comme un trésor. Ta fierté aurait été mon plus beau cadeau.
Oui, j'aurais aimé partager ces souvenirs avec toi. J'aurais aimé être cette fille-là, pour toi. J'aurais pu compter sur toi, tu aurais été fier de moi. J'aurais cru tous tes mots, comme des paroles divines. Toi, le Héros. On aurait été les Exilés, réunis dans notre bonheur, réunis par notre complicité.
Une enfant digne de tes rêves d'adulte. Quelqu'un de bien, d'intéressant, de cultivé. Quelqu'un qui t'aurait ressembler. Un caractère, une personnalité. De longs cheveux bruns. On se serait tellement compris. Dans tes yeux, j'aurais vu la joie autant que le reproche dans tes lèvres pincées. Tu aurais interprété mes silences et mes rires. On se serait pardonné ces choses qui arrivent quand la petite fille grandit. Loin de nous, les cris, la déception, la rancoeur. Oui. Nous. Incarnations parfaites du bonheur. Réalisations abouties de l'amour filial.
Mais, quelque chose ne fonctionnait pas. Quelque chose n'a jamais fonctionné. La mécanique du coeur s'était grippée en chemin. Alors, tout s'arrêta. Nous n'avions plus d'histoires à raconter, plus de mots à échanger, plus rien à partager. Je m'en suis allé vivre de mon côté, je t'ai laissé du tien. Mais, je t'aimais toujours. D'un amour obligé. De l'amour des enfants envers ces personnes qui les ont élevés. Mais, je faisais comme si. Je faisais semblant. Je te parlais de banalités, tu ne me répondais pas. Tu n'appréciais pas ce qu'était ma vie, je te jetais ma liberté à la figure. Tout se finit. Les souvenirs s'envolèrent. Le secret fut dévoilé. Mon trésor fut volé. Lentement, peu à peu, même notre Nous s'est éteint, laissant place à deux être inconscients de leur incomplétude. Deux cadavres d'amour. Deux marionnettes au bois tristement ordinaire.
Oui, j'aurais aimé être digne de toi. Ta fille, Ta fille chérie. J'aurais tant voulu, papa.
Je n'suis qu'une aligneuse de mots ratée.